L’ÉQUATION AVANT LA NUIT, OU L’ÉQUATION IMPOSSIBLE DE LA PATERNITÉ ?

Livre de Blaise Ndala, l’Équation avant la nuit, est un roman paru en août 2025 aux éditions JC Lattes.

  1. Un fil transversal dans l’œuvre de Blaise Ndala

Blaise est un romancier installé et multi-recompensé. L’Équation avant la nuit est son quatrième. Il s’inscrit donc dans un filon dont le tracé est déjà assez bien dessiné, à la mécanique bien huilée : les Mémoires, celle de la Grande Histoire, et celles des histoires d’anonymes, imbriquées et dialoguant. On a eu droit :

  • à un focus sur The Rumble in the jungle, le fameux combat Ali – Foreman à Kinshasa en 1974 et la trajectoire de Modero, qui se rêve star, dans « J’irai danser sur la tombe de Senghor » ;

  • au récit plus actuel des guerres africaines contemporaines et des marchandisations des destins et récits personnels dans le superbement nommé « Sans Capote ni Kalashnikov » ;

  • à ce regard sur la Colonisation, cette machine à briser des destins, le Zoo humain à l’occasion de l’exposition universelle de Bruxelles, et les vies entremêlées à des années de distance de Tshala et Nyota, « Dans le ventre du Congo ».

L’équation au bout de la nuit1 n’échappe pas à ce registre. La grande Histoire, par excellence, celle de la Deuxième guerre mondiale, celle de la course à la montre de l’horreur pour l’«invention» de la Bombe atomique, et les histoires des «petites» gens, qui ne sont pas si « petites » (ni les gens, ni leurs histoires).

Né sur les terres congolaises, devenu citoyen d’Amérique2, Blaise Ndala emmène avec lui une valise pleine des grains du Congo et sur toutes les terres de ses passages, il les sème, et des romans en naissent tout fleuris des récits du Monde, tout chemin menant au Ventre du Congo.

  1. Le sujet de la quête de la Bombe

Le sujet sur la Bombe atomique, les autoroutes de l’uranium, les deux, celui qui vient du Congo, guidé par la traitrise d’un fils de Roi, et celui qui mène aux Denes, peuples premiers (autochtones) du Canada est bien visible au milieu de la Jacquette de la couverture. L’auteur s’emploie à rappeler cette vérité si simple mais inévitable si l’on lève les yeux sur la marche du monde depuis au moins la fin du 19ème siècle, le Congo est un des moteurs du monde moderne (caoutchouc, uranium, cuivre, cobalt, colton). Au passage, il pose également une problématique toujours si actuelle (notamment avec le développement de l’IA), celle de la responsabilité des scientifiques et des sociétés, face aux danger des savoirs. Que faire d’un savoir qui peut anéantir l’humanité ?

Dans ce côté « Roman historique », l’auteur parvient à garder maîtrise et équilibre entre l’aspect nécessairement documentaire (le travail est extrêmement bien fouillé, peut-être trop ?) et la fluidité du récit. Les personnages historiques se mêlent aux personnages fictifs si parfaitement, qu’à la fin, l’esprit adhère à la fiction et ne cherche plus à les distinguer. Le bémol qu’on peut y trouver est que les personnages semblent si investis dans leur (en)quête qu’ils en oublient littéralement de vivre. Peut-être que je ne suis pas encore revenu de l’intensité dramatique de la relation Tshala et Comhaire (Dans le ventre du Congo), j’ai espéré tout au long de la lecture, un peu plus de relief (ou juste plus de sexe ?), à l’idylle de Beatriz et Daniel.

Pourtant, à côté de ce récit de la course à la bombe sale que remportera les Etats-Unis pour le malheur d’innocents japonais, deux thèmes centraux prennent une place que laisse à peine entrevoir la quatrième de couverture. Deux thèmes particulièrement entremêlés, la trahison et la relation filiale des enfants et de leurs pères.

  1. Le thème de la trahison

Le premier thème, celui de la trahison, saute le premier aux yeux. La trahison c’est évidemment celle de Walter Reinman alias Karl Holtzinger, envers le Führer, le Reich, sa femme et son ami Heisenberg. Mais moins souligné, il y a également la trahison de la femme de Karl qui est prête à dénoncer son mari. La trahison, c’est également celle de Daniel Zinga envers sa communauté d’origine, manifestée par son refus d’assumer sa « noiritude » d’écrivain. La trahison, c’est enfin celle de Samuel Kongolo, le prince Lunda envers sa communauté et son père.

La question que pose ce thème, c’est celle des valeurs. La Loyauté en est une sans doute, mais où se place-t-elle à l’échelle des autres valeurs, l’humanité, l’universalité, la responsabilité face aux générations à venir ? en particulier, le procès en trahison que subit le narrateur principal, et que finit en plaidoirie sa propre fille Fioti (élève avocate à Harvard) est particulièrement intéressant. N’est-ce pas un peu le procès de chaque intellectuel africain qu’il soit de la diaspora ou non ? D’ailleurs, chaque intellectuel africain n’est-il pas nécessairement en exil, peu importe où il habite ? et pour revenir au sujet, ne trahit-il pas toujours quelque chose ? ce fameux « je ne suis pas un écrivain noir (ou africain), je suis un écrivain tout court » qu’on reproche à Daniel, au point de le traiter de Nègre de maison, Dani Laferrière, que l’auteur connait et affectionne, ne l’a-t-il pas prononcé également ?

La question peut se poser, Daniel Zinga est-il le double de l’auteur, son alter égo, son porte-parole ou son avocat ? La tentation est attirante, il est écrivain, il est canadien, il est d’origine congolaise, il a étudié à Kikwit. Et il dit « J’étais un écrivain qui venait de franchir le cap de la cinquantaine dans un mélange de gratitude et de doutes ». Mais tout le monde sait le piège que constitue cette tentation de chercher dans un personnage, fût-il le narrateur, le hérault de l’auteur.

Blaise Ndala n’a pas connu aussi rageusement ce procès en traîtrise qui est fait systématiquement au narrateur. Même s’il y a eu pour « Dans le ventre du Congo », quelques critiques en « neutralité », et j’avoue que moi-même je n’ai pas trop apprécié son final « trop bon enfant », alors que j’ai adoré le roman. Mais, au fond ce procès de traîtrise, quel intellectuel africain ne se le fait-il pas lui-même, explicitement ou en sourdine en musique de fond d’une vie ou d’un parcours dans lesquels il a parfois l’impression de ne s’être assez engagé ou pas dans l’assez bonne direction ? S’il ne se l’inflige pas, il le subit inévitablement.

  1. Le thème de la filiation

L’autre thème majeur de ce roman est celui de la filiation. La filiation père et fils ou fille, mais également la filiation de l’exilé avec la terre « paternelle ».

Dans la fabrique des humains, les mères sont des ancrages, l’atelier que l’on connaît, qu’on aime fuir et vers lequel on aime revenir. Les terres de naissance prennent leurs traits quand les souvenirs s’habillent de nostalgie. Les pères sont les artisans, nécessaire mais un peu distant. On passe la vie à les chercher, parfois même à les pourchasser, entre procès accusatoire et tendre affrontement.

Orphelin de père très tôt, j’ai longtemps cru que passer ma vie d’enfant et d’adulte à la recherche de mon père était un des rôles de ma condition d’enfant sans père. C’est avec le temps que j’ai compris que tous les enfants, même ceux avec leur père longtemps vivant, passent leur vie à résoudre l’énigme paternel.

Il y a donc un procès non pas en recherche de paternité, mais en définition de paternité dans ce roman. Si une mère est évidence, la paternité est toujours un espace à conquérir, un héritage à arracher ou à rejeter, souvent les deux mouvements en une seule vie, concomitamment ou différés. Il y a Karl et sa fille qui ne naitra pas, il y a Walter et Beatriz, il y a Samuel et son père-Roi, et sa terre-père, il y a Daniel et son père lumumbiste, et sa terre-père du Congo, il y a évidemment Fioti, la fille de Daniel qui prend la parole pour poser au nom de tous les enfants, les questions de mémoire, d’héritage et la place de l’amour filial qui n’est jamais simple quand il s’agit du père. Les terres sont-ils des pères ? oui ! chaque fois, qu’elles échappent, en particulier à l’enfant en exil.

Ndala a l’intelligence et l’humilité de ne pas résoudre les questionnements, mais il les dépose avec habileté, et c’est déjà pas mal.

  1. Hommages à Papa

Hasard cruel du destin, la vie a laissé partir le père de Blaise Ndala quelques mois après la sortie de ce livre. Pour moi qui écris des chroniques de lecture que je ne me sens souvent pas la légitimité de publier, sortir celui-ci est à ma façon, une petite stèle à ce père dont l’importance dans la construction de l’homme et de l’écrivain Ndala peut-être soupçonné aisément, ce père dont la disparition est « une nuit (qui) s’engouffre dans (sa) vie »3.

Pour vous dire la vérité, je n’ai pas de livre préféré de Blaise Ndala, chacun d’entre eux me parle différemment, mais « l’équation avant la nuit », que le hasard m’a fait lire entre Kinshasa, Lubumbashi, Kolwezi, Bruxelles, Montréal et Ottawa, tous des lieux concernés par le roman, est celui qui me parle le plus intimement. Lisez-le ou relisez-le, c’est un livre avec plusieurs clefs, peut-être qu’il faudra plus d’un passage pour en découvrir des nouvelles, une fois que vous aurez satisfait votre curiosité sur l’intrigue des autoroutes de l’atome.

Kinshasa, le 1er mai 2026

Biatitudes

Citations tirées du Roman

  1. Pour qui tu écris. Il n’y a pas de littérature qui ne soit confronté à cette question.

  2. Le propre des grands amours est de couver des guerres sans merci.

  3. Qui casse la pipe gagne une armée de juges et perd ses meilleurs avocats.

  4. Il en est des organismes comme des humains, vous savez ? Il y a ceux qu’on enterre à quatre-vingts ans alors qu’ils ont cessé de vivre à quinze. Il y a ceux qui meurent à quinze ans mais dont l’âme accompagnera le genre humain jusqu’à la fin des temps.

  5. Celui qui se targue de posséder la lance la plus aiguisée peut en faire tout ce qu’il veut, sauf s’assoir dessus.

  6. Ma fille (…) cette merveille à qui je suis impatient de faire découvrir la beauté du Monde derrière la laideur de l’Homme.

  7. Vous ne deviendrez écrivain que le jour où vous ne vous sentirez chez vous nulle part, parce que vous serez devenu, partout, à la fois le traître dont on réclame la tête et le porte-étendard dont on se dit immensément fier. Tant que vous chercherez dans vos écrits à être la voix d’une frange, le bel accent d’une langue ou pire, l’une des couleurs dominantes d’un drapeau, vous vous éloignerez du destin de l’écrivain. Seuls ceux qui aiment la littérature pour ce qu’elle est dans son essence paradoxale auront le luxe de nommer la personne que vous deviendrez alors – et encore, cela se fera rarement en votre présence.

  8. La chose la plus terrible qui puisse arriver à un écrivain, c’est qu’il en vienne à tourner le dos à ce qu’il est au plus profond de lui-même, dans l’espoir d’être célébré comme ce mirage derrière lequel il devra courir sa vie durant.

  9. Nos livres sont des enfants renégats qui n’en feront jamais qu’à leur tête, qui jamais n’emprunteront le chemin que leur suggère le plus bienveillant des pères. Chaque écrivain gagnerait à les abandonner à eux-mêmes sitôt franchi le seuil d’une librairie, le rayon d’une bibliothèque, sachant qu’ils sont nés pour échapper à tout diktat.

1 C’est en relisant que je me suis rendu compte que Céline avait piraté ma pensée, j’ai choisi de laisser vivre cette curiosité, que l’auteur m’en excuse !

2 Ici c’est Mon Oncle d’Amérique qui avait parasité mon esprit.

3 Hommage de l’auteur à son Père, in https://chroniqueslitterairesafricaines.com

 

Kinshasa, le 21er mai 2026

Bia